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LA
COULEUR DE LA RÉFORME
L’être humain est un perpétuel insatisfait.
C’est précisément ce qui l’a différencié
des autres animaux, l’a mis debout, l’a fait agir sur la nature.
C’est l’insatisfaction qui fait l’homme avec ses qualités
et aussi quelques défauts .qui lui laissent ouvertes des voies d’évolution.
Mais, pour le court terme, il vaut mieux ne pas trop compter sur l’amélioration
d’autrui pour conduire sa vie.
Nous devons donc vivre sous le régime de l’insatisfaction universelle.
Lorsque, dans votre entreprise ou votre administration, vous arrive un nouveau
chef, il faut vous attendre à des manifestations de son insatisfaction.
Il va vouloir adapter, à sa personne, son environnement qui est aussi
un peu le vôtre.
Vous en détecterez vite le premier signe. Si vous lui faites un exposé
avec courbes et tableaux, il regrettera que vous ayez mis en abscisses et en
lignes ce qu’il attendait de voir en ordonnées et en colonnes.
Ou vice versa.
Mais il vous faudra attendre un peu pour connaître l’ampleur des
changements dont il est porteur car les ardeurs premières ne sont pas
toujours les plus durables.
C’est à la fin de son mandat que vous pourrez savoir si celui qui
vous dirigeait était un réformateur authentique ou prétendu,
un conservateur affiché et spécialiste des annonces sans suite.
Il faut une circonspection de mycologue pour distinguer les bons des vénéneux.
L’actualité le montre, ce qui naît par poussées subites
peut être indigeste, parfois mortel.
Mortel pour les hommes. Mortel pour les entreprises.
Le vrai réformateur et le vrai conservateur s’attachent à
ce qui leur paraît être l’essentiel. Pour l’obtenir
ou pour le conserver. Les dirigeants opposés par le sommet ont en commun
d’être toujours tenaces, souvent secrets, parfois monomaniaques
Pour le conservateur, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, tout
changement est une dégradation.
Pour le réformateur, tout pourrait aller mieux. Ce qui compte, c’est
de laisser sa marque. Ce qui est grand doit être fractionné, ce
qui est petit doit être regroupé. Ce qui est dedans doit être
externalisé, ce qui est externe doit être absorbé. Ce qui
est indépendant doit se soumettre, ce qui est soumis doit être
émancipé. Tout était en sens dessus-dessous, tout était
à l’envers et doit être remis à l’endroit.
Ce qui était en bleu doit être peint en rouge. Par périodes
comme il sied aux artistes.
L’ennui avec ces programmes périphériques c’est qu’on
n’en voit jamais le bout. Des raisons réputées imprévisibles,
imputées à des causes externes, sont mises en avant pour expliquer
les retards.
Tantôt la peinture est en rupture de stock, en arrêt de fabrication
ou vieillit mal. Tantôt une alternance intempestive vient abréger
la période.
On finit par s’apercevoir qu’une autre couleur eût été
plus judicieuse pour bien distinguer ce qui fut fait de ce qu’il reste
à faire. Les rattrapages posent toujours des problèmes de raccords.
Mais l’esprit scientifique impose de reconnaître qu’il y a
des exceptions. La marine en fournit un exemple. Les navires sont si grands,
en faire le tour prend tant de temps qu’il est impératif de peindre
toujours de la même couleur. Précisément pour que nul ne
puisse distinguer ce qui est peint de ce qu’il reste à peindre.
La constance et la stabilité rassurent.
Le conservatisme a parfois des causes profondes qui peuvent échapper
aux gens superficiels.
Mais la vie est mouvante et les réformes ont au moins un avantage. Elles
ouvrent des débats sur les goûts et les couleurs qui font honneur
à l’esprit démocratique !
Tous les partisans de toutes nuances méritent d’être respectés,
surtout lorsqu’on choisit une autre couleur, fût-elle complémentaire.
Et il ne faut pas désespérer Picasso. Ni les marchands de couleurs.
C’est ainsi que les programmes sont si colorés. Et si grise la
réalité.
Pierre
Auguste
Le 15 octobre 2008
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